ANDRE BRETON , né à Tinchebray dans l'Orne le 19 Février 1896 et mort à Paris le 28 Septembre 1966,

 est un poète français, principal animateur et théoricien du surréalisme.

Auteur des livres Nadja, L'amour fou et des différents Manifeste du surréalisme, son rôle de chef de file du mouvement surréaliste, et son œuvre critique et théorique pour l'écriture et les arts plastiques, font d'André Breton une figure majeure de l'art et de la littérature française du XXè siècle. l



LETTRE AUX VOYANTES

"Extraite du numéro 5 de la revue La révolution surréaliste".


MESDAMES,

il en est temps : de grâce faites justice. À cette heure des jeunes filles belles comme le jour se meurtrissent les genoux dans les cachettes où les attire tour à tour l’ignoble bourdon blanc. Elles s’accusent de péchés parfois adorablement mortels (comme s’il pouvait y avoir des péchés) tandis que l’autre vaticine, bouge ou pardonne. Qui trompe-t-on ici ?

Je songe à ces jeunes filles, à ces jeunes femmes qui devraient mettre toute leur confiance en vous, seules tributaires et seules gardiennes du Secret. Je parle du grand Secret, de l’Indérobable. Elles ne seraient plus obligées de mentir. Devant vous comme ailleurs elles pourraient être les plus élégantes, les plus folles. Et vous écouter, à peine vous pressentir, d’une main lumineuse et les jambes croisées.

Je pense à tous les hommes perdus dans les tribunaux sonores. Ils croient avoir à répondre ici d’un amour, là d’un crime. Ils fouillent vainement leur mémoire : que s’est-il donc passé ? Ils ne peuvent jamais espérer qu’un acquittement partiel. Tous infiniment malheureux. Pour avoir fait ce qu’en toute simplicité ils ont cru devoir faire, encore une fois pour n’avoir pas pris les ordres du merveilleux (faute d’avoir su le plus souvent comment les prendre), les voici engagés dans une voie dont le plus douloureusement du monde ils finiront bien par sentir qu’elle n’était pas la leur, et qu’il dépendit d’un secours extérieur, aléatoire du reste par excellence, qu’ils refusassent dans ce sens d’aller plus loin. La vie, l’indésirable vie passe à ravir. Chacun y va de l’idée qu’il réussit à se faire de sa propre liberté et Dieu sait si généralement cette idée est timide. Mais l’épingle, la fameuse épingle qu’il n’arrive quand même pas à tirer du jeu, ce n’est pas l’homme d’aujourd’hui qui consentirait à en chercher la tête parmi les étoiles. Il a pris, le misérable, son sort en patience et, je crois bien, en patience éternelle. Les intercessions miraculeuses qui pourraient se produire en sa faveur, il se fait un devoir de les méconnaître. Son imagination est un théâtre en ruines, un sinistre perchoir pour perroquets et corbeaux. Cet homme ne veut plus en faire qu’à sa tête ; à chaque instant il se vante de tirer au clair le principe de son autorité. Une prétention aussi extravagante commande peut-être tous ses déboires. Il ne s’en prive pas moins volontairement de l’assistance de ce qu’il ne connaît pas, je veux dire de ce qu’il ne peut pas connaître, et pour s’en justifier tous les arguments lui sont bons. L’invention de la Pierre Philosophale par Nicolas Flamel ne rencontre presque aucune créance, pour cette simple raison que le grand alchimiste ne semble pas s’être assez enrichi. Outre, pourtant, les scrupules de caractère religieux qu’il put avoir à prendre un avantage aussi vulgaire, il y a lieu de se demander en quoi eut bien pu l’intéresser l’obtention de plus de quelques parcelles d’or, quand avant tout il s’était agi d’édifier une telle fortune spirituelle. Ce besoin d’industrialisation, qui préside à l’objection faite à Flamel, nous le retrouvons un peu partout : il est un des principaux facteurs de la défaite de l’esprit. C’est lui qui a donné naissance à cette furieuse manie de contrôle que la seule gloire du surréalisme sera d’avoir dénoncée. Naturellement, ils auraient tous voulu être derrière Flamel, lors de cette expérience concluante et qui n’eut d’ailleurs, sans doute, été concluante que pour lui. Il en est de même au sujet des médiums, qu’on a tout de suite voulu soumettre à l’observation des médecins, des savants et autres ignares. Et pour la plupart les médiums se sont laissé prendre en flagrant délit de supercherie grossière, ce qui pour moi témoigne de leur probité et de leur goût. Il est bien entendu que la science officielle une fois rassurée, un rapport accablant venant renforcer beaucoup d’autres rapports, de nouveau l’Évidence terrible s’imposait. – Ainsi, de nous, de ceux d’entre nous à qui l’on veut bien accorder quelque  » talent « , ne serait-ce que pour déplorer qu’ils en fassent si mauvais usage et que l’amour du scandale – on dit aussi de la réclame – les porte à de si coupables extrémités. Alors qu’il reste de si jolis romans à écrire, et des œuvres poétiques même, qui de notre vivant seraient lues et qui seraient, on nous le promet, très appréciées après notre mort.

Qu’importe, au reste ! Mesdames, je suis aujourd’hui tout à votre disgrâce. Je sais que vous n’osez plus élever la voix, que vous ne daignez plus user de votre toute-puissante autorité que dans les tristes limites  » légales « . Je revois les maisons que vous habitez, au troisième étage, dans les quartiers plus ou moins retirés des villes. Votre existence et le peu qu’on vous tolère, en dépit de toute la conduite qu’on observe autour de vous, m’aident à supporter la vacance extraordinaire de cette époque et à ne pas désespérer. Qu’est-ce qu’un baromètre qui tient compte du  » variable « , comme si le temps pouvait être incertain ? Le temps est certain : déjà l’homme que je serai prend à la gorge l’homme que je suis, mais l’homme que j’ai été me laisse en paix. On nomme cela mon mystère mais je ne crois pas (je ne tiens pas) et nul ne croit tout à fait pour soi-même à l’impénétrabilité de ce mystère. Le grand voile qui tombe sur mon enfance ne me dérobe qu’à demi les étranges années qui précéderont ma mort. Et je parlerai un jour de ma mort. J’avance en moi, sur moi, de plusieurs heures. La preuve en est que ce qui m’arrive ne me surprend que dans la mesure exacte où j’ai besoin de ne plus être surpris. Je veux tout savoir : je peux tout me dire.

Ce n’est pas si gratuitement que j’ai parlé de votre immense pouvoir, bien que rien n’égale aujourd’hui la modération avec laquelle vous en usez. Les moins difficiles d’entre vous seraient en droit de faire valoir sur nous leur supériorité, nous la tiendrions pour la seule indéniable. Je sais : étant données les horribles conditions que nous fait le temps – passé, présent, avenir – qui peut nous empêcher de vivre au jour le jour ? Il est question tout à coup d’une assurance dans un domaine où l’on n’a pas admis jusqu’ici la moindre possibilité d’assurance, sans quoi toute une partie de l’agitation humaine, et la plus fâcheuse, serait tombée. Cette assurance pourtant, Mesdames, vous la tenez sans cesse à notre disposition, elle ne comporte guère d’ambiguïtés. Pourquoi faut-il que vous nous la donniez pour ce qu’elle vaut ?

Car on ne vous fâche pas trop en vous infligeant un démenti sur tel ou tel point où l’information d’un autre peut passer pour péremptoire, comme s’il vous prenait fantaisie de me dire que j’ai le respect du travail. Il est probable, du reste, que vous ne le diriez pas, que cela vous est interdit : toujours est-il que la portée de votre intervention ne saurait être à la merci d’une erreur apparente de cet ordre. Ce n’est pas au hasard que je parle d’intervention. Tout ce qui m’est livré de l’avenir tombe dans un champ merveilleux qui n’est rien moins que celui de la possibilité absolue et s’y développe coûte que coûte. Que la réalité se charge ou non de vérifier par la suite les assertions que je tiens de vous, je n’accorderai pas une importance capitale à cette preuve arithmétique, comme le feraient tous ceux qui n’auraient pas tenté pour leur compte la même opération. De ce calcul par tâtonnements qui fait que je suppose à chaque instant le problème de ma vie résolu, adoptant pour cela les résultats arbitraires ou non, mais toujours grands, que vous voulez bien me soumettre, il se peut que je me propose de déduire passionnément ce que je ferai. Je dois, paraît il, me rendre en Chine vers 1931 et y courir pendant vingt ans de grands dangers. Deux fois sur deux je me le suis laissé dire, ce qui est assez troublant. Indirectement j’ai appris aussi que je devais mourir d’ici là. Mais je ne pense pas que  » de deux choses l’une « . J’ai foi dans tout ce que vous m’avez dit. Pour rien au monde je ne voudrais résister à la tentation que vous m’avez donnée, disons : de m’attendre en Chine. Car aussi bien grâce à vous j’y suis déjà.

Il vous appartient, Mesdames, de nous faire confondre le fait accomplissable et le fait accompli. J’irai même plus loin. Cette différence qui passait pour irréductible entre les sensations probables d’un aéronaute et ses sensations réelles, que quelqu’un se vanta jadis de tenir pour essentielle et d’évaluer avec précision, dont il s’avisa même de tirer, en matière d’attitude humaine, d’extrêmes conséquences, cette différence cesse de jouer ou joue tout différemment dès que ce n’est plus moi qui propose, qui me propose, et que je vous permets de disposer de moi. Dès lors qu’il s’agit pour moi de la Chine et non, par exemple, de Paris ou de l’Amérique du Sud, je me transporte par la pensée beaucoup plus facilement en Chine qu’ailleurs. Le cinéma a perdu pour moi une grande partie de son intérêt. Par contre, on dirait que des portes s’ouvrent en Orient, que l’écho d’une agitation enveloppante me parvient, qu’un souffle, qui pourrait bien être celui de la Liberté, fait tout à coup résonner la vieille caisse de l’Europe, sur laquelle je m’étais endormi. C’est à croire qu’il ne me manquait que d’être précipité par vous, de tout mon long, sur le sol non plus comme on est pour guetter mais pour embrasser, pour couvrir toute l’ombre en avant de soi-même. Il est vrai que presque tout peut se passer sans moi, que laissé à lui-même mon pouvoir d’anticipation s’exerce moins en profondeur qu’en étendue mais si l’aéronaute vous constatez par avance que c’est moi, si c’est moi l’homme qui va vivre en Chine, si cette puissante donnée affective vient saisir ces voyageurs inertes, adieu la belle différence et l' » indifférence  » méticuleuses ! On voit qu’à sa manière l’action me séduit aussi et que je fais le plus grand cas de l’expérience, puisque je cherche à avoir l’expérience de ce que je n’ai pas fait ! Il y a des gens qui prétendent que la guerre leur a appris quelque chose ; ils sont tout de même moins avancés que moi, qui sais ce que me réserve l’année 1939.

André Breton